La musique militaire

La musique militaire

L’omniprésence de la musique militaire et patriotique en France et en Belgique

Partie I

par Cécile Lensen

 

 

Depuis plus de cent ans, la musique la plus répandue en France, celle que l’on a entendue jusque dans les coins les plus reculés de son territoire, a été celle véhiculée par ses armées. – L’âge d’or de la musique militaire, en France, date de cette époque.

On ne l’entendait pas juste au passage : elle était là, tout simplement, omniprésente, avec ces airs faciles à retenir, son rythme régulier et ses accords relativement simples, de toutes les fêtes et de toutes les cérémonies officielles.

AlsaceOr en 1870, la France est défaite. – Ses élus, aux prises avec d’autres problèmes, ne sont pas trop empressés à prendre leur revanche (le pays est ruiné) mais le peuple, lui, sait qu’il a perdu et il est prêt à écouter les chansons qu’une italienne (sic), Amiati, chante un peu partout : « Le maître d’école alsacien », « Une tombe dans les blés », « le Violon brisé », ainsi que « Alsace et Lorraine » (Paroles de Gaston Villemer et de Henri Nazet – Musique de Ben Tayoux, Interprétée par Amiati,) qui appuiera le désormais culte des provinces perdues, que l’on aura de cesse de mettre en avant, notamment dans les écoles où l’on forme les garçonnets à un avenir militaire, que cela soit par ce matraquage propagandiste, les cours de gymnastique avec des armes en bois,…


 

Paroles (extrait)

France à bientôt ! car la sainte espérance
Emplit nos cœurs en te disant : adieu.
En attendant l’heure de la délivrance,
Pour l’avenir… Nous allons prier Dieu.
Nos monuments où flottent leur bannière
Semble porter le deuil de ton drapeau.
France entends-tu la dernière prière
De tes enfants couchés dans leurs tombeaux ?

Refrain [*]

Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine
Et, malgré vous, nous resterons Français
Vous avez pu germaniser la plaine
Mais notre cœur vous ne l’aurez jamais

Eh quoi ! Nos fils quitteraient leur chaumière
Et s’en iraient grossir vos régiments !
Pour égorger la France, notre mère,
Vous armeriez le bras de ses enfants !
C’est contre vous qu’elles leur serviront
Le jour où, las de voir couler nos larmes
Pour nous venger leurs bras se lèveront. 

LeClaironLe clairon (Paroles de Paul Déroulède mises en musique par Émile André, 1873) est une autre de ces chansons, glorifiant le courage et le sacrifice d’un zouave vétéran prêt à sonner la charge, même mourant :

 

Extrait :

Le Clairon est un vieux brave,
Et lorsque la lutte est grave,
C’est un rude compagnon ;
Il a vu mainte bataille
Et porte plus d’une entaille,
Depuis les pieds jusqu’au front.

 C’est lui qui guide la fête
Jamais sa fière trompette
N’eut un accent plus vainqueur;
Et de son souffle de flamme,
L’espérance vient à l’âme,
Le courage monte au cœur.

On grimpe, on court, on arrive,
Et la fusillade est vive,
Et les Prussiens sont adroits
Quand enfin le cri se jette:
 » En marche! A la baionnette ! »
Et l’on entre sous le bois. A la première décharge,
Le Clairon sonnant la charge
Tombe frappé sans recours;
Mais, par un effort suprême,
Menant le combat quand même,
Le Clairon sonne toujours.

 

« Le Régiment de Sambre et Meuse » (Paroles de Paul Cézano, Musique de Robert Planquette., 1870) est un de ces « hymnes »  les plus représentatifs de toutes ces chansons interprétées par des chanteurs au cours des années soixante-dix et quatre-vingt, et quatre-vingt-dix, une musique qui fait partie de notre bagage musical, aussi inconscient puisse-t-il être.


 

Extrait :

Tous ces fiers enfants de la Gaule
Allaient sans trêve et sans repos
Avec leur fusil sur l’épaule
Courage au cœur et sac au dos
La gloire était leur nourriture
Ils étaient sans pain, sans souliers
La nuit, ils couchaient sur la dure
Avec leur sac pour oreiller

Refrain:

Le régiment de Sambre et Meuse
Marchait toujours au cri de « Liberté »
Cherchant la route glorieuse
Qui l’a conduit à l’immortalité

 

 

Le saviez-vous ? Le Boulangisme.

En France, la culture revancharde est omniprésente… une personnalité l’incarne bien plus que toutes les autres : Le général Georges Boulanger, un militaire de prestance qui devint ministre de la Guerre sous la Troisième République. Son nationalisme revanchard et belliqueux remit l’armée sous les projecteurs et ses nombreuses réformes le rendirent très populaire, parmi celles-ci il fit adopter le nouveau fusil Lebel, repeindre les guérites aux couleurs du drapeau tricolore, il baptisa les casernes du nom de héros nationaux, etc. Au départ de ce mouvement, une affaire d’espionnage avec l’Empire allemand en 1887 : l’affaire Schnæbelé. Boulanger fut à l’origine d’une politique d’espionnage et d’utilisation de fonctionnaires français connaissant la région pour surveiller l’Alsace-Lorraine. Dès cette époque, le ministre de la guerre veut mobiliser contre l’Allemagne, malheureusement pour ses velléités revanchardes, l’affaire est réglée à l’amiable et il est renvoyé du ministère le mois suivant.

 

En Belgique comme en France, il n’est pas rare que des marches militaires soient de véritables Hit  populaire. L’heure est au nationalisme, et chacun se doit de clamer haut et fort ses racines. Des chanteurs de café-concert bâtissent leur carrière entière autour de ces airs militaires… L’idée  d’écouter des musiques militaires dans un lieu de loisirs telles qu’un cabaret, le verre de vin à la main peut bien sûr étonner aujourd’hui, c’est pourtant une réalité. Et d’ailleurs, il n’est pas rare que des chansons civiles s’inspirent à leur tour des marches militaires …

EnrevenantdeC’est le cas de « En revenant de la revue » (Paroles de Lucien Delormel et Léon Garnier, musique de Louis-César Desormes, 1886). Créé par Paulus, en mai 1886 à la Scala, l’inventeur d’un nouveau genre de spectacle, le Gambilleur, qui amuse énormément le public : il  chante tout en se promenant d’un bout à l’autre de la  scène en dansant et en gesticulant et qui au dernier refrain, hissait son haut de forme au bout de sa canne et entamait son « Gais et contents… » en chevauchant un cheval imaginaire.

 

Plus tard, d’autres artistes viendront et gambilleront sur scène : Mayol dont toutes les chansons furent tout au long de sa carrière accompagnées de gestes et de pas de danse, Georgius, aussi, qui essoufflait son public mais qui, lui, n’était jamais essoufflé ou encore Georges Milton.

Le soir du 14 juillet 1886, sur un trait de génie, Paulus improvise une version d’actualité. Il remplace :

« Moi, j’faisais qu’admirer
Tout nos braves petits troupiers. »

 Par :

« Moi, j’faisais qu’admirer
Notr’ brav’ général Boulanger. »

Dans la salle qui acclamait déjà le général, c’est le triomphe. Cette chanson devient une sorte d’hymne du Boulangisme.

Disque – n° 17275

Je suis l’chef d’une joyeuse famille,
Depuis longtemps j’avais fait l’projet
D’emmener ma femme, ma sœur, ma fille
Voir la revue du quatorze juillet.
Après avoir cassé la croûte,
En chœur nous nous sommes mis en route
Les femmes avaient pris le devant,
Moi j’donnais le bras à belle-maman.
Chacun devait emporter
De quoi pouvoir boulotter,
D’abord moi je portais les pruneaux,
Ma femme portait deux jambonneaux,
Ma belle-mère comme fricot,
Avait une tête de veau,
Ma fille son chocolat,
Et ma sœur deux œufs sur le plat.Gais et contents, nous marchions triomphants,
En allant à Longchamp, le cœur à l’aise,
Sans hésiter, car nous allions fêter,
Voir et complimenter l’armée françaiseBientôt de Lonchamp on foule la pelouse,
Nous commençons par nous installer,

Puis, je débouche les douze litres à douze,
Et l’on se met à saucissonner.
Tout à coup on crie vive la France,
Crédié, c’est la revue qui commence
Je grimpe sur un marronnier en fleur,
Et ma femme sur le dos d’un facteur
Ma sœur qu’aime les pompiers
Acclame ces fiers troupiers,
Ma tendre épouse bat des mains
Quand défilent les saint-cyriens,
Ma belle-mère pousse des cris,
En reluquant les spahis,
Moi, je faisais qu’admirer
Notre brave général Boulanger.
Gais et contents, nous étions triomphants,
De nous voir à Longchamp, le cœur à l’aise,
Sans hésiter, nous voulions tous fêter,
Voir et complimenter l’armée française. En route j’invite quelques militaires
A venir se rafraîchir un brin,
Mais, à force de licher des verres,
Ma famille avait son petit grain.
Je quitte le bras de ma belle-mère,
Je prends celui d’une cantinière,
Et le soir, lorsque nous rentrons,
Nous sommes tous complètements ronds.
Ma sœur qu’était en train
Ramenait un fantassin,
Ma fille qu’avait son plumet
Sur un cuirassier s’appuyait,
Ma femme, sans façon,
Embrassait un dragon,
Ma belle-mère au petit trot,
Galopait au bras d’un turco.Gais et contents, nous allions triomphants
En revenant de Longchamp, le cœur à l’aise,
Sans hésiter, nous venions d’acclamer,
De voir et de complimenter l’armée française

 

 Pour des informations complémentaires, je vous conseille l’excellent site « Du temps des cerises aux feuilles mortes« .