Les pratiques musicales s’exportent au front

La musique et la guerre ? Un sujet paradoxal

De nombreux carnets de chansons de soldats sont parvenus jusqu’à nous. Des chansons soigneusement compilées qui peuvent appartenir aussi bien aux soldats, aux prisonniers et à l’arrière. La profusion de ces carnets reflète une réalité paradoxale et souvent méconnue.

La grande variété de chansons et leurs thématiques donne un indice fort d’humanité, au-delà des appels à la haine et / ou au pacifisme. Dans cette guerre, la plus dure que le monde ait connu alors, il faut imaginer, aussi étonnant soit-il, qu’à quelques centaines de mètres des clameurs et des bruits effrayants des combats ; il y a des hommes qui occupent ce qui leur reste de vie et de loisirs : ils font de la musique, ils chantent à plein poumon ! Privés de tout, ils ont fabriqué des instruments à l’aide de matériaux de récupération et d’outils improvisés, de la boite à cigare en passant par l’obus tombé non loin. Ils jouent entre eux, ils organisent même des spectacles.

A l’heure du début de la guerre où l’on interdisait dans toutes les villes les manifestations musicales et festives au nom de la bienséance et du respect des combattants, on fait pourtant appel à cette même musique pour conjurer la mort au front.

Si cela peut sembler paradoxal (voir choquant), c’est néanmoins un fait. Dans la guerre la plus atroce, il a bien fallu trouver des soupapes pour ne pas perdre son humanité … Car chanter et pratiquer la musique semblent permettre la survie mentale ou du moins d’affronter les plus dures épreuves.

Comme nous l’avons déjà dit, étudier cette musique du front est riche d’enseignement. Une manière unique d’approcher et comprendre les motivations, la culture et la mentalité des uns et des autres, et faire la distinction entre la musique instinctive et les manifestations suscitées par le commandement.

La musique en tant que soupape de sécurité pour la santé mentale des soldats, signe de vie.

Signe extérieur de rituel.  Jalons et repères.

« Un peu de ce que nous aurions pu être est mort dans les tranchées, un peu de ce que nous sommes est né dans les tranchées ».

 

 

 

« Tous égaux dans les tranchés »

Le choix d’une langue commune & d’un répertoire commun

La grande guerre rassemble et ce  sont les mêmes champs de bataille des hommes venus des cinq continents. On imagine qu’elles puissent être l’occasion de rencontres, de partage culturel, une sorte de grand brassage à l’échelle de la planète. Ce n’est pas si simple : la vie quotidienne fonctionne alors dans de petites cellules humaines souvent sans contact prolongé entre elles. Est cependant chaque groupe lui-même, chaque petite escouade est un assemblage d’individus hétéroclites. Les soldats en uniforme sont a priori tout semblables et pourtant de par leurs métiers, leurs milieux, leurs langues, leurs cultures, ils sont chacun, derrière leur peur, et leur capote, très différents les uns des autres.

C’est toute l’ambiguïté de cet univers, brutal, cruel, hiérarchisé,  et cosmopolite et fraternel à la fois. Ce grand rassemblement de pays, des individus, d’uniformes, de milieux sociaux, envahit les textes et les photos. Mais derrière ces images, ces personnages, ces personnes, est-ce que l’originalité de chacun, notamment culturelle, est offerte ou gardée au fond de soi ?

Les particularismes, perçus à l’évidence comme des parasites à l’homogénéité, sont autocensurés ou raillés. Au nom de la solidarité et de la confraternité, seules formes de chaleur humaine auxquelles se raccrocher, on assiste à un oubli partiel, délibéré ou instinctif des différences.

Mais oublier son identité n’est pas facile et ne s’impose que dans un groupe où l’on est minoritaire. Le ghetto peut constituer une forme de résistance. C’est pourquoi les « pays » aiment se retrouver dans les mêmes régiments, se rechercher dans les vastes bivouacs, parler leur langue, chanter leurs chants, danser leurs danses.

Pour ce qui est des francophones, il est naturel qu’un effort, plus ou moins conscient, soit fait pour concevoir un outil de communication commun, afin d’affermir et affirmer la cohésion du groupe, en évitant les moqueries et les autocensures. C’est précisément le langage argotique des Parisiens des quartiers populaires du nord-est (Montmartre, Ménilmontant) qui va être choisi. En effet, toutes les expressions utilisés n’ont pas été créées de toutes pièces par les soldats, comme l’appellation « argot du poilu » semble l’indiquer. Elles viennent tout droit de la capitale. Ce choix ne saurait être, étant donné sa généralisation et sa vigueur, due à un quelconque hasard.

On peut y voir une série d’explications possibles : d’abord cette idée a déjà été plusieurs fois mise en évidence, l’urbain triomphe alors dans les mentalités et plus précisément ce qui vient de Paris. Le centralisme français, vient de frapper à nouveau coup presque définitif. A l’école primaire et surtout obligatoire, le français s’installe partout comme langue officielle reconnue, supérieure car digne d’être enseignée. Parler patois, occitan, breton, wallon… ne peut avoir autant de valeur.  Dans l’esprit populaire de l’époque, le français est une langue sérieuse. Les autres langages sont sympathiques, certes, mais désuets et somme toute ridicules. Il n’est pas scandaleux de s’en moquer.

Paysan, pequenot, bouseux, cul-terreux entrent lentement dans l’arsenal des insultes universelles des rues, des usines, des bureaux et des quais de gare. Alors pourquoi ne pas utiliser dans les tranchées un français unifié et légal ? Tout simplement parce qu’il n’est pas encore assez puissant pour convenir à tout le monde. Il est trop nouveau pour certains, trop sérieux et pas assez populaire pour pouvoir se trouver globalement adopté du jour au lendemain. Peut-être aussi n’est-il pas assez spécifique pour servir de ciment à ce qui ressemble à un rite de passage vers l’inconnu…

Mieux vaut gavroche, un langage cru, que la langue châtiée des beaux quartiers. La solidarité entre ces hommes soumis aux mêmes peurs, aux mêmes pressions, passe par une entente, un langage commun.

Aussi Paris va prêter son argot, patois certes, au même titre que les autres, mais parisiens surtout. Que les chanteurs et les comédiens ont déjà popularisé sur scène. Et dans ses galettes de cire qui tournent de plus en plus en nombreux exemplaires.

Certains mots sont directement empruntés : pinard, gnole, bidoche, babillarde (la lettre), arroseuse (la pluie), cuistots, godasses, clamser… d’autres utilisent la même liberté d’images ; fourchette (la baïonnette), moulin à café (mitrailleuse), faire sa tombe (creuser une tranchée), prendre l’offensive (se chercher les poux).

Les nouveaux riches dînent chez Fayard

Les profiteurs ils ont un bar

Mais le poilu lui se sustente

A la roulante

 

Y’a du peuple le lundi, l’mardi

Les autr’s jours, ben y’en a aussi

Et ça r’commence la semaine suivante

A la roulante

 

Quand elle passe dans un pat’lin

Les vaches la prenant pour un train

Font un sourire d’un mètre cinquante

A la roulante

 

Souvent il vient des députés

Qui d’mandent aux poilus épatés

– La bectance est elle suffisante ?

A la roulante

 

Et les poilus d’un air moqueur

Ils répondent la bouche en coeur

Oh ! monsieur elle est épatante !

A la roulante

 

Les types s’en vont sur leurs autos

Et on imprime dans les journaux

Ils ont tous une mine épatante

A la roulante

 

Eh ! ben y’a du vrai dans c’bobard

Mais c’qui leur donne cet air flambard

C’est pas l’menu qu’on leur présente

A la roulante

 

Non… C’est une chose, un je n’sais quoi

Qu’on sent flotter autour de soi

Dans la vapeur qui monte et chante

A la roulante

 

C’est le souv’nir d’la Somme et d’Verdun

L’idée enfin qu’on est quelqu’un

Comme qui dirait d’la gloire vivante

A la roulante

A la roulante

Chanson de Jane Pierly – Musique de Lucien Boyer