La Basse-Meuse dans l'Antiquité

La Basse-Meuse dans l’Antiquité

par Jean-Pierre Lensen

Les plus anciens documents attestant la présence humaine dans la Basse-Meuse furent recueillis à Visé et à Argenteau. Ces documents – outils en silex taillés sur les deux faces, bifaces – appartiennent à la phase initiale du paléolithique moyen (Moustérien de tradition acheuléenne). A cette époque (100.000 à 70.000 ans ACN) d’interglaciaire[1], la Meuse plus large coulait dans une vallée moins profonde. Le climat était méditerranéen, lors des phases de réchauffement.

S’ensuivit une période plus froide (dernière glaciation de 70 000 à 8000 ans ACN) interrompue, cependant par de courtes phases de réchauffement. Le mammouth et le renne sont les animaux les plus caractéristiques du début et de la fin de cette glaciation. Notre région fut parcourue par de petits groupes de chasseurs (homme de Neandertal) dont les documents dits moustériens – 70000 à 35000 ans ACN[2] – furent mis au jour sur la ligne des crêtes entre les bassins du Geer et de la Meuse à Haccourt, Lixhe, Lanaye, Eben-Emael.

Les véritables ancêtres de l’homme moderne, les néanthropiens – comme l’homme de Cro Magnon – furent les auteurs des industries du paléolithique supérieur (Aurignacien, Périgordien, Magdalénien) qui marquent un sommet dans la taille de la pierre. Peu de documents furent découverts en aval de Liège, alors qu’en amont de Liège, dans la vallée de la Méhaigne, et en Campine les vestiges de ces chasseurs étaient plus abondants. Les documents des industries épipaléolithiques (12 000 à 8000 ans ACN) sont beaucoup plus fréquents (Haccourt, Lixhe, Lanaye, Eben-Emael).

Après la dernière glaciation, notre région va prendre l’aspect qu’elle a actuellement.

Le mésolithique (8000 à 4500 ans ACN) est caractérisé par une industrie microlithique (petits éléments en silex). Le mode de vie est toujours centré sur la chasse, la cueillette et la pêche. La faune est maintenant plus ou moins identique à celle que nous connaissions il y a quelques siècles dans nos forêts d’Europe occidentale.

Vers 5500 ACN notre contrée fut marquée par la « révolution néolithique ». Nos premiers agriculteurs, dont les ancêtres avaient remonté le Danube puis traversé la Rhénanie, aboutirent en Hesbaye. Les archéologues les ont dénommés Omaliens, ils étaient porteurs d’une nouvelle économie à base d’agriculture et d’élevage et amenèrent de nouvelles techniques dont la céramique et le tissage. Ces tribus semi-nomades fabriquèrent des vases à fond arrondi décorés de lignes et de points gravés formant des rubans (céramique rubanée).

Ils exploitèrent le silex, que l’on trouve en grande quantité dans la région hesbignonne.  Ils n’employèrent pas la hache mais l’herminette pour le travail du bois et de la terre. Leur occupation fut dense mais de courte durée (villages à Tilice, Heure-le-Romain, Haccourt, Lixhe, Lanaye, Hermalle, Eben-Emael et long de la vallée du Geer). Ce n’est que plus tard que fut utilisée la hache « polie » (Néolithique à hache polie de 4500 à 1500 ans ACN). Les documents de diverses civilisations néolithiques sont présents dans toute la Basse-Meuse. Deux pôles très important ont joué un grand rôle : les ateliers de silex de la région des Fourrons Aubel et les alentours de la Montagne Saint Pierre (Lixhe, Lanaye, Wonck, Eben-Emael).

La Basse-Meuse semble été seulement une région de passage à l’âge de Bronze (1800-800 ans ACN). Pendant la période de Hallstatt (1000 450 ans ACN) – Bronze final et Premier âge du fer), notre région fut habitée par des tribus dont les rites funéraires se caractérisaient par l’incinération (champs d’urne à Herstal et à Hermalle Trilogiport). Des objets de cette époque furent recueillis à Herstal, Vivegnis, Heure-le-Romain et Hermalle-sous-Argenteau.

Le deuxième âge du fer voit l’établissement des diverses tribus belges, dont la dernière vague amène dans notre région les Eburons (vers 200-150 ans ACN). Des fouilles ont permis de déceler des traces d’habitats et des fosses à Heure-le-Romain, Haccourt, Wonck, Lixhe, Eben-Emael, Herstal, Vivegnis. On connait la résistance opiniâtre qu’Ambiorix et les Eburons opposèrent à l’arrivée des légions romaines de César de 54 à 51 ans ACN.

La Gaule fut donc conquise et les Romains imposèrent leur tutelle et leur mode de vie sur nos régions.  Nous fimes partie de la Cité des Tongres, dont la capitale « Aduatuca Tungrorum » – Tongres fut d’abord un centre militaire puis une ville commerciale. Notre Basse-Meuse entre la Hesbaye et le pays de Herve connut les heurs et les malheurs de la Gaule : après l’anarchie de l’Empire en 69-70 PCN, la Gaule connaît plus d’un siècle de prospérité jusqu’à la razzia de peuples germaniques, les Chauques en 172-174, qui annonce un léger déclin de l’empire romain. En 275-276 l’incursion des Francs en Gaule amorce la fin de l’empire quoique les villes aient été dotées de puissantes murailles. La pression constante fut trop forte et en 406, le glas sonne pour la Gaule qui voit déferler les hordes de tribus germaniques.

Le type d’habitat principal dans nos régions était la villa, qui pouvait aller de la petite ferme au grand domaine. La villa de Haccourt  (la plus importante révélée par les fouilles dans nos régions)  dut appartenir à un riche propriétaire comme l’atteste l’importance des thermes et de la décoration de mosaïques et de peintures. Elle connut plusieurs phases d’occupation du 1er au 4ème siècle. D’autres villas furent découvertes en Basse –Meuse : Herstal, Vivegnis, Heure-le-Romain, Haccourt, Löen, Lanaye, Eben-Emael, Wonck, Hermalle, Visé sur la rive gauche et Berneau, Bombaye, Bressoux, Jupille (vicus de Iupila), sur la rive droite.

Des chaussées reliaient les grandes bourgades entre elles. Des diverticula reliaient les villas et des voies plus importantes. Une voie importante allait de Tongres à Trèves, le passage de la Meuse s’effectuait à Herstal et de Jupille, la route continuait vers Theux. De Tongres, d’Amay, et de la région  de Liège, d’autres voies par Haccourt et Hermalle aboutissaient à la Meuse près du pont de Visé. Dans Visé, elle suivait un tracé parallèle aux rues de la Chinstrée et de la Trairie et se dirigeait vers Berneau, Fouron-le-Comte et Aix-la-Chapelle.

La céramique offre un ensemble de documents caractéristiques. Elle peut être commune de fabrication locale ou régionale. Mais la plus typique et la plus utile pour permettre de bonnes datations  est la vaisselle dite de luxe. Deux types principaux sont bien connus : une dénommée « céramique belge » (de couleur noire, la terra nigra ou de couleur rouge : la terra rubra), l’autre, la  terra sigilata fabriquée dans les ateliers du sud, puis du centre ou de l’est de la Gaule.

Les fouilles ont mis également au jour, des documents en métal (le plus souvent des régions méditerranéennes), en verre (de Rhénanie), de roches diverses et quand les conditions du milieu ambiant le permettent, en bois et en cuir.

Jusqu’au début du troisième siècle, l’incinération prédomina dans les rites funéraires (cimetière de Jupille, Dalhem,Hermalle-sous-Argenteau).

La coutume d’inhumer les morts l’emporta par la suite (Cimetière de Jupille, Herstal, Visé). Un type particulier de tombe se développa le long de certaines routes et spécialement en Hesbaye : l’incinération et la maise des cendres et d’un mobilier funéraire sous tumulus dont nous avons quelques exemples en Basse-Meuse : les tumulus de Herstal, Haccourt, Lixhe et Eben Emael. Le mobilier funéraire donne une idée de rang social du défunt.

A Visé, ont eu lieu 1898 de nombreuses découvertes qui d’après leur importance et leur répartition laissent à penser que Visé devait être une petite bourgade (Vicus). Depuis le cimetière de la rue de Sluse – les cimetières se trouvaient toujours en dehors des agglomérations – jusqu’à la rue Haute en passant pour les bâtiments  trouvés sous l’Athénée par Jean Massin en 1960, de nombreux documents datés de la fin du premier siècle au quatrième siècle furent mis au jour. Des fouilles ultérieures devraient confirmer cette hypothèse du Vicus.

Peu de documents de l’époque mérovingienne (Vème au VIIIème siècle) furent exhumés : des nécropoles furent découvertes à Herstal, Jupillle, Hermalle, Lixhe et Löen. Des poutres provenant d’un pont ou d’un embarcadère furent trouvés lors des travaux de l’autoroute, en face de l’église de Visé. Leur datation Carbone 14 les situe au V et au VIIIème siècle. Une épée mérovingienne, ramenée par les dragages, dans la Meuse à hauteur d’Herstal, est conservée au musée des Arquebusiers à Visé et présentée maintenant au musée de la ville de Herstal.

Il est à souhaiter que de nouvelles découvertes viennent préciser toutes ces données qui, dans le cadre de cet ouvrage, sont forcément générales. (Première édition en 1978)

Faire une découverte n’est utile que si cette découverte s’accompagne d’une étude complète et publiée. L’archéologie est plus qu’un passe-temps, c’est une science dont le but pourrait être compris dans cette phrase : Mieux savoir d’où l’on vient pour mieux savoir où l’on va.

– Jean-Pierre Lensen

[1] Le quaternaire, dernière phase géologique (3 millions d’années, à nos jours) se caractérise par des phases de refroidissement et d’avancée glaciaire, les glaciations et des phases de réchauffement, les interglaciaires.

[2] Le Moustérien comprend plusieurs groupes d’après les techniques de taille et s’étend sur la dernière interglaciaire et le début de la dernière glaciation.