Jean Lensen (and his Orchestra)

Jean Lensen (and his Orchestra)

par Cécile Lensen

Si le nom d’Eugène Ysaÿe (1858-1931) est resté dans les mémoires comme un monstre sacré du Violon Néo-Romantique, compositeur et chef d’orchestre, ce n’est pas le cas d’un de ses compatriotes et amis, Jean Lensen. Ce sont les aléas de l’histoire. En guise d’article historique du mois d’avril et à l’occasion de l’Exposition au musée de Visé : « Les fratries dans l’art » , je reviendrais sur la carrière et la vie de cet artiste de talent qui a principalement fait sa carrière à l’étranger…

Image

Introduction

Une soirée au Pré-Catelan d'Henri Gervex

Une soirée au Pré-Catelan d’Henri Gervex

Imaginez Paris, 1905, au soir, la fée électricité illumine peu à peu les réverbères. Tout le gratin mondain se retrouve dans des restaurants aux ambiances colorées, le Restaurant Volney, le Pavillon Royal, le Pré-Catelan, le Paillard,.. Des lieux de réjouissance d’avant la Grande Guerre. On y festoie, on y danse, on y boit. Les femmes à la taille de guêpe portent des parures exquises de soie et de dentelles et des chapeaux à plumes extravagants. Les hommes portent de sombre complet-veston accompagné d’un chapeau haut-de-forme, et surtout, ils arborent (presque) tous fièrement, des moustaches, savamment taillées.

Oh! That Yankianna Rag par l’Orchestre Tzigane du Volney.
Image
Savoy Orpheans Ball Room

Savoy Orpheans Ball Room

Maintenant, imaginez Londres, 1910,  les salons cosy où l’on venait boire le thé, où l’on refaisait le monde autour de quelques gâteaux, dans une ambiance feutrée où l’on pouvait écouter des musiques douces jouées par petites formations de musiciens.

C’est la guerre. La Grande déchirure…  Mais la vie continue… Londres toujours. Les musiciens en exil se retrouvent.

Imaginez, 1922, les Salons des grands hôtels, les Casinos, les grands paquebots luxueux de la French Line (Le Havre- New York), … Des noms qui font encore rêver aujourd’hui tels que le Ritz Hotel, le Savoy Hotel, le Regent Palace Hotel, le Casino de Deauville et de Trouville, les paquebots France, Normandie… On y écoute de nouvelles mélodies, issues de la fusion de l’Ancien et du Nouveau Monde, faisant vibrer les cœurs et les corps, tel que le Ragtime, cet ancêtre du jazz. Une ambiance inimitable où les volutes de fumées bleutées tournaient autour de danseurs de Tango, des hommes en costumes noirs et aux cheveux gominés, des femmes coiffées à la garçonne portant des robes fluides à sequins… C’est l’époque de Gatsby le Magnifique, de l’Art Déco, ce sont les années Folles qui ont suivi la boucherie de la première guerre.

C’est dans cet univers feutré de la musique de salon que le talent de Jean Lensen va s’épanouir… !

Image

Jean Lensen

Jean Lensen

Mais commençons par le commencement : Jean, Pierre, Joseph Lensen est né à Visé, en province de Liège, le 18 janvier 1883. Il est le cadet d’une famille de cinq enfants, deux sœurs et trois frères. Tout jeune, il reçut une flûte en fer blanc et dit-on, il improvisait déjà des variations aux côtés d’un camarade.

Le 25 octobre 1892, à l’âge de 9 ans, il est admis au Conservatoire Royal de Liège. A cette époque, l’Ecole Liégeoise de Violon est connue de manière internationale grâce à des noms comme Henri Vieuxtemps (1820-1881), César Franck (1822-1890) et bien évidemment, Eugène Ysaye (1858-1931). De son coté, si on en juge ses résultats au Conservatoire, Jean Lensen n’a pas à rougir de son palmarès. Jugez en vous-même :

Au cours de sa dernière année d’études, soit de 1902 à 1903, il est nommé répétiteur principal de son professeur de violon : un privilège réservé aux éléments les plus brillants.

Quelle n’est pas la fierté des Visétois lorsqu’il revient au bercail, par le train, le 21 juillet 1903. Il est accueilli en triomphe au son de l’Harmonie locale.  Il débute sa carrière en Belgique et améliore son ordinaire en se produisant au sein de divers ensembles locaux de musique de danse ainsi que des orchestres de Salons.

Image

 

André de Fouquières

André de Fouquières

En 1905, il s’envole pour Paris. Il y fonde sa propre formation, aidé en cette occasion par André de Fouquière, homme du monde, essayiste et maître de cérémonie au Vieille France.

Jean Lensen va rapidement se tailler une réputation plus qu’enviable dans le milieu musical Parisien. On peut entendre son orchestre dans des endroits aussi prestigieux que le Pré-Catelan, chez Paillard de même qu’au Restaurant Volney et ensuite au Pavillon Royal.

En 1910, il réalise ses premiers enregistrements avec L’Orchestre Tzigane du Volney (sous sa direction) dans les studios de la Gramophone. Hormis le répertoire en vogue, le Maestro Jean Lensen grave également des soli de violon avec accompagnement de piano ou d’orchestre, de même qu’avec un double quintette à cordes. Le répertoire s’étend de Boccherini à Debussy en passant par Wagner et Dvorak.

C’est l’âme même du pays mosan qu’évoquait lundi soir devant nous l’archet de M. Jean Lensen. Le concert avait débuté par l’interprétation d’un quatuor de Beethoven pour piano, violon, alto, violoncelle, interprétation consciencieuse, parfaitement mise au point …

Dans « L’Art moderne », Volume 30, 1910

Soupers Chez Paillard

Soupers Chez Paillard

Quelques années plus tard, Raymond, devenu contrebassiste professionnel, vient le rejoindre à Paris. Il y suivra également des cours à l’Académie des Beaux-Arts de Paris, dans un autre domaine artistique, la sculpture. Il deviendra également luthier. Un de ses violoncelles a été classé au Concours international de sonorité de Bruxelles en 1934.

A la belle saison; Jean Lensen quitte Paris pour Deauville, où il joue aux hôtels Royal et Normandie. Il se produit également à Biarritz, au restaurant Ritz et au Casino de Trouville.

Image

Eugène Ysaÿe

Eugène Ysaÿe

Quand éclate la guerre, la famille Lensen se réfugie à Maastricht. Si ses deux frères sont mobilisés, lui quitte définitivement le continent pour l’Angleterre. A Londres, sa réputation l’a précédé, il est immédiatement engagé au Regent Palace Hotel, puis au Trocadero. C’est avec le Trocadero Orchestra, sous sa direction, qu’il grave ses premiers enregistrements anglais aux studios de la His Master’ s Voice, dans le Middlesex (1916).

Il n’oublie pas pour autant sa famille et envoie régulièrement de l’argent à sa famille… En 1917, son frère Raymond le rejoindra à Londres, comme musicien cette fois. Son autre frère, Pierre, sera déporté en Allemagne, il reviendra aveugle de sa captivité.  Pendant cette période, il participe visiblement à des réunions musicales pour les Exilés, il y fait la connaissance d’Eugène Ysaÿe, qui deviendra son ami. En reste pour témoignage quelques cartes échangées, annoté à un portrait de lui-même :

« A mon compatriote, ami et Collègue Jean Lensen, affectueux souvenir de nos réunions en exil », Eugène Ysaÿe, Londres, 1916.

Ou encore, l’amusant petit mot en wallon sous une photo d’Eugène Ysaÿe, en train de pêcher :

« Au Camarade Lensen. Sovenir d’one vix pécheu ki n’print rin ! » Eugène Ysaÿe, Londres, 1916.

Il constitue son premier orchestre de danse en 1921 et est ensuite engagé l’année suivante au Savoy Hotel dans l’orchestre des Georgians. Peu de temps après, il obtient le poste de Premier Violon dans la plus célèbre formation anglaise: The Savoy Orpheans. De septembre 1923 à octobre 1924, il se produit et enregistre un nombre considérable de disques avec cet orchestre à la Columbia. Dans le même temps, il réalisera d’autres enregistrements auprès de la His Master’ s Voice avec The Albany Dance Orchestra ou avec The Romaine Orchestra (lui aussi rattaché à l’hôtel Savoy). Il réalisera d’autres enregistrements auprès  de la Gramophone avec ce même orchestre.

 

Oh, Eva (Ain’t You Coming Out To-Night-) – The Savoy Orpheans, At The Savoy Hotel – Columbia 3494

Image

Jean Lensen and His Orchestra

Jean Lensen and His Orchestra

L’année 1925 est importante à bien des égards dans la vie de Jean Lensen, en effet, il signe son départ du Savoy Orpheans, afin de constituer son propre orchestre : « Jean Lensen and his orchestra », qui compte son frère Raymond dans ses rangs (il y joue de la contrebasse et du sousaphone). C’est avec cette formation qu’il créera son style. C’est un ensemble peaufiné, consciencieusement et parfaitement rodé.

Mais c’est également l’année où il épouse une anglaise, Agnès Helen Banham, le 9 mars 1925, originaire de Felixtowe, dans le Suffolk. De leur union naquit un fils baptisé Jean Alfred Raymond. Ils s’installèrent à Felixtowe dans une villa qu’il baptisa Villa César Franck.

Fin 1925, il signe avec son orchestre un contrat d’enregistrement, à priori d’exclusivité, avec la firme Columbia. Il gravera de très nombreux enregistrements dans cette période (près d’une soixantaine entre 1925 et 1929).

Image

Publicité French-Line Compagnie Generale Transatlantique

Publicité French-Line Compagnie Generale Transatlantique

 Malgré son mariage, il continue sa vie d’artiste, voyageant au gré des saisons musicales et des lieux prestigieux :

Il se produit pendant trois ans dans le fameux dancing Ciro’ s (jusqu’en février 1927) sous le nom de Jean Lensen and his Ciro’s Club Dance Orchestra. Il se produit également avec un quatuor, qui eût l’honneur de jouer à la Cour d’Angleterre.

Il cumule avec des engagements à bord des paquebots de la French Line et se rend ainsi à plusieurs reprises à New York. Il a bien entendu l’occasion d’écouter et de se documenter sur la musique qui se fait en Amérique. Il ne changera toutefois jamais son style au profit de ce qu’il a entendu aux Etats Unis.

Dès octobre 1927, il se produit au Ritz Hotel (Londres) avec son orchestre. Un entrefilet dans la presse de l’époque parle de cet orchestre en disant que:

« Un bruit circule au sujet du Ritz. La direction ayant été obligée tout récemment de faire un inventaire du bâtiment pour des raisons d’ assurances, elle a inclus dans la liste, l’ orchestre de Jean Lensen comme faisant partie du mobilier » !

Au mois de juin 1928, le producteur/éditeur Félix Faecq prend contact avec Jean Lensen, lui demandant entre autres choses quelle est sa nationalité. Lensen lui répond en ces termes:

« Suis très étonné que vous me demandiez ma nationalité, sachant être très connu dans le monde musical « Brusselaire » sic). Je suis de Visé « Liège » mais j’ai quitté la Belgique en 1905 et ai pas mal roulé ma bosse depuis. J’ai lu plusieurs fois le journal d’Antoine Ysaye(4), qui est un ami de longue date, et je crois me souvenir que dans un de ses articles il disait que cet excellent musicien Peter Packay était Belge? »

Pasadena Fox Trot – The Romaine Orchestra

Image

Jean Lensen et son fils

Jean Lensen et son fils

Jean Lensen a toujours gardé des liens avec la Belgique. Il revenait régulièrement y voir sa famille. A l’époque il existait un lieu d’embarquement à Felixtowe, d’où le bateau rejoignait Zeebrugge.

En 1929, à l’âge de 46 ans, sa santé commence à décliner, et il rentre à Visé afin de se faire examiner. Ironiquement, c’est alors que sa santé est sur le déclin qu’il fait la une d’un magazine anglais, The Melody Maker, en avril 1929.

On lui diagnostique une encéphalite, une maladie qui provoque des troubles dans les centres nerveux et qui se développe lentement. Une maladie que l’on appelle aujourd’hui, de Parkinson.

C’en est fini de la vie de musicien virtuose, il ne quittera plus son pays natal et s’installera dans une maison Avenue des Combattants qu’il baptisera du même nom que la maison familiale de Felixtowe, il laissera en souvenir aux nouveaux propriétaires la plaque nominative… Il terminera sa carrière en tant que professeur de musique au Collège Saint-Hadelin de Visé.

Il s’éteindra le 13 février 1943, à l’âge de 61 ans. Il sera enterré au cimetière de Lorette. En hommage, son frère Raymond réalisera un buste, sous les traits du jeune musicien virtuose qu’il était à 25 ans. Ce buste est actuellement conservé au musée régional de Visé.

Image

Ses compositions

Jean Lensen dans le Melody Maker de la fin d'année 1929

Jean Lensen dans le Melody Maker de la fin d’année 1929

Peu nous sont parvenues mais parmi celles-ci :

« Carinos » (tango) (1914) enregistré avec son orchestre.

« Love In Lilac Time« (1919) : fut un grand succès dont on a répertorié des enregistrements par les orchestre de Philip Brown (1932) Columbia CB499, The London Dance Orchestra dirigé par Corelli Windeatt (1920) Columbia 809, The Mayfair Dance Orchestra (1920) HMV C945

« Haggis » (ca. 1923) :  avec les Savoy Orpheans.

« Heather Bells« : dont plusieurs versions existent parmi lesquelles, celles de Wag Abbey (1924) Pathé Actuelle 10724, Ethel Hook (1923) Columbia, Hurlingham Club Orchestra (1924) Edison Bell Winner 4052, Savoy Havana Band (1923), (sous le nom de Sunny South Dance Orchestra) Beltona 401, Savoy Orpheans. « Pan » (ca. 1923) : Savoy Orpheans.

Une liste quasi exhaustive de ses enregistrements est disponible au musée, ainsi qu’un certain nombre de ses disques.

Image

Sources
Dossier réalisé par Robert Pernet, pour le Record Memory Club Magazine, n°44, 1997
Articles et/ou entrefilets parus dans Melody Maker : January, February 1927, January, October 1928, April, August 1929.
Biographie sommaire de Jean Lensen par Raymond Lensen (son neveu).
Correspondance entre Félix R. Faecq et Jean Lensen (Mai et Juin 1928).
Correspondance (et documents) et entretiens téléphoniques avec Jean Lensen (son fils) (Felixstowe, Suffolk, Grande-Bretagne), (Septembre 1997).
Copie sur cassette de l’émission « 20.50.75 » présentée et réalisée par Marc Danval en date du 16 octobre 1993.
Allait Kelly: His Masteri s Voice – La Voix de son Maître The French catalogue 1898-1929 (Greenwood Press, England)
Brian A. L. Rust & Sandy Forbes: British Dance Bands On Record 1911 ta 1945 (General Gramophone Publications Ltd., Harrow, Mdx., 1989).

Image